Jean-Baptiste Nataf Photographies
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La scène est celle de l’amphi 24 à Jussieu, pas loin du bord de Seine.

Aujourd’hui c’est une vraie scène ; et il y a Patrick qui fait la régie. Avant c’était un amphithéâtre ordinaire un peu aménagé. Pour chaque spectacle on y transportait tout : du tissu noir, des grands prismes métalliques utilisés comme tours de suspension, des projecteurs, et des éléments de décor pour le théâtre. Les terriers de tous ces accessoires étaient disséminés dans la partie obscure et souterraine du campus de Jussieu, que l’on atteint par des monte-charges capricieux et grinçants toujours au bord de l’abandon, chargés aussi de magie et d’inquiétude à l’heure tardive du rangement, après le départ des derniers spectateurs.

Un jour l’impossible impensable est devenu possible. L’amphi 24 est devenu une vraie salle de spectacle, … et de conférence. Avec des difficultés, des facéties dues à ses mariages de raison : entre disciplines et entre universités.

C’est une de ces facéties qui fit placer un gros projecteur vidéo près de l’avant scène caché dans un coffrage de bois pour essayer de passer inaperçu. Malgré cet effort, il masquait partiellement le bord de scène, un peu comme un éléphant camouflé dans une boite en carton. La contrepartie involontaire de cette invasion, c’est que ce gros cube pouvait servir de cache pour photographe en bord de scène, et j’ai souvent usé de l’avantage de cet inconvénient.

J’avais moi-même organisé des spectacles et joué (dans la troupe de théâtre Mécanique d’Imprécision) sur cette scène. Marie Bancel, responsable artistique de l’Atelier Guitare, y a organisé de très nombreux spectacles musicaux : « Nuits de la Guitare », « Midis Musicaux », « Musique en fac », « Musicoscope ». Dans ces spectacles se sont succédés des groupes et des musiques variés, du classique au jazz-rock, souvent de grande qualité. Parmi eux, beaucoup de musique brésilienne, comme un rythme de fond, et comme une danse rituelle entraînant élèves, professeurs, et musiciens de passage, dans les Nuits de la Guitare.

Quand Marie Bancel m’a demandé de photographier ces spectacles, j’ai accepté tout de suite. Au début, c’était peut-être un moyen de rester un peu sur scène. Un moyen aussi de faire des photographies dans des horaires compatibles avec un travail à temps plein.

Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est d’être là. Au bord de Scène. Place intermédiaire entre l’acteur et le spectateur. L’écoute du photographe n’y est plus seulement auditive, elle ne peut pas être distraite, le son y tend les regards. Il ne peut qu’être entièrement avec ceux qui sont sur Scène. C’est leur don, et celui des spectateurs à l’écoute, qui font la vibration magique du bord de Scène. L’essentiel est d’être là. Dans l’onde de cette vibration d’humanité.

Marie Bancel a lancé l’idée d’une exposition. La Direction de L’Action Sociale, Culturelle et de la Vie Étudiante a repris et élargi l’idée, et m’a proposé une longue période d’exposition dans un lieu de qualité ainsi qu’un appui logistique. J’ai accepté, et je les en remercie vivement.

Depuis cet accord le doute souvent m’a envahi. Dans ces photographies il y a des souvenirs, certes, mais, quel intérêt pour ceux qui n’ont pas vu ces spectacles ?

Et puis, après un long travail sur ces images, l’espoir est revenu, la folie aussi, la fièvre de faire résonner à nouveau cette vibration, sans le son, sans la chaleur du moment, avec leur trace par mes yeux, vibration décalée.

C’est cette traversée de cinq ans avec les spectacles musicaux (de 1994 à 1999), et un peu avant et après avec du théâtre, traversée d’une période globale de près de dix ans, en oubliant l’histoire pour garder sa résonance, que « Bord de Scène » a tenté.

février 2005