Jean-Baptiste Nataf Photographies
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En 2004-2005 des hommes en scaphandre ont désamianté la tour centrale de Jussieu. Ils sont obligés de se relayer souvent tant cette tenue fait transpirer. Les entrées et sorties du chantier de désamiantage, entièrement confiné, se font par des sas. On ne les voyait pas. On ne voit plus les ouvriers, même pour les travaux non confinés, comme la réhabilitation du campus de Jussieu après désamiantage. On les bâche. Ça protège l'environnement, humains du dehors, nous, compris. Travaux mystérieux. On n'est plus tout à fait sûr qu'il y ait des êtres humains derrière les bâches. Et si on se convainc que raisonnablement, oui, il doit y en avoir, leur nombre et leur action restent un mystère. Trente cinq ans plus tôt des hommes ont projeté de l'amiante, la variété la plus dangereuse, sur toute la structure métallique de la tour en construction, ils étaient nue tête, ils tenaient d'énormes tuyaux, un peu comme ceux qui servent à vider le camion bétonnière quand on coule une dalle, qui crachaient l'amiante pour le flocage. Ils étaient blancs de la tête aux pieds, et un nuage blanc les entourait. Il est probable qu'aujourd'hui c'est un drap blanc qui les entoure. L'amiante était à l'époque déjà interdite aux États-Unis.

Le "comité anti-amiante" a fermé-bloqué deux fois l'université entre 1975 et 1980 pour demander le retrait de l'amiante. Certains ont crié à la "liberté du travail". Une minorité active agissait. Le remue-ménage médiatique que cela provoqua marqua le premier pas d'une longue marche qui a finalement conduit à l'interdiction de l'amiante en France. Henri Pézerat était directeur de recherche au CNRS en toxico-chimie. Principal acteur de cette longue marche, il a consacré toute son énergie et sa vie à combattre l'amiante et à en défendre les victimes, parmi lesquelles en premier lieu, car en première ligne, les ouvriers des usines d'amiante et du bâtiment. Il a été moqué et critiqué par la quasi totalité du corps médical dans et hors de l'université et par ses collègues. Il a été un précurseur sur les impacts environnementaux des polluants, et la place des travailleurs comme sentinelles du risque qu'ils génèrent. La tour centrale de Jussieu désamiantée, réhabilitée et parée de lumière n'a pas été baptisée Henri Pézerat. La tour centrale de Jussieu désamiantée, réhabilitée et parée de lumière a été baptisée Zamansky, du nom du doyen de la Faculté d'avant l'impact de 1968.

La France "respirable" et dans laquelle on pouvait croire à un meilleur possible, vivait sur deux désobéissances, celle de 1939-45, et celle de 1968. La réforme des universités cherche sa modernité avant 1968. Une chape d'obéissance bien pensante, comme un brouillard épais, se répand sur le monde universitaire. Il s'agit d'un bien-penser contemporain, moderne, technocratique, de management, d'évaluation, de compétitivité et d'excellence. L'ensemble des réformes de santé, et de tout le service public, les attaques incessantes contre tout "assistanat", et contre les étrangers ou certaines franges de la population, tombant du plus haut de l'état, s'attaquent aux causes et aux effets de la première désobéissance, celle de 1939-45.

Sans désobéissance pas de recherche scientifique, pas d'ingénierie, pas d'art, pas de spiritualité, pas même d'art martial, pas d'évolution, pas de démocratie.

Mes pas nocturnes dans Jussieu ne sont jamais seuls. Ils croisent ceux de mon père qui y a longtemps travaillé. Ils croisent ceux de nombreux autres, pour beaucoup partis. Je ne pouvais pas faire un pas sur le parvis, ni sur la place Jussieu, sans une rencontre, des sourires échangés, des soupirs échangés. Parfois tant que je fuyais… Mes pas croisent les nuits de rangement dans les sous-sols après les soirs de spectacles, les nuits au chevet des ordinateurs, les chiens des gardes de nuit, les gardes qui m'ont laissé sortir, ceux qui m'ont laissé entrer, ceux qui n'ont pas voulu, qui avaient peur de désobéir.

Le campus de Jussieu, grand quadrillage de bâtiments, fier d'avoir été la plus grande surface construite d'Europe, tenant chacun sous son aile entre deux tours, n'a jamais favorisé la rencontre. Les nouveaux architectes l'ont sorti, par leurs innovations de forme, de couleur et de lumière, de son austérité originelle, strictement géométrique. Mais ils n'ont pas tout gagné. Exilé du campus pendant les six ans de réhabilitation de la Tour, je ne l'ai pas reconnu à mon retour. Les sourires sont rentrés, on surveille ses paroles, on s'évalue. Depuis qu'on y célèbre l'ouverture, toujours prêt à lever la herse, le campus semble se fermer de jour en jour, il a peur de la rue. Ce côté carcéral s'est invité lui aussi dans mes photos, me semble-t-il.

Mais vous êtes bien sûr libres. De sentir ce que je n'ai pas évoqué, ou autre chose, qui peut-être, et je l'espère, m'a échappé. Désobéissez-moi.

mai 2012